La journée du 6 mai commence en fait le vendredi 4 au soir. Il est 23h30, je suis couchée, et les cocktails que Rioch m’a payés commencent enfin à m’assommer. J’ai passé la soirée à peser le pour et le contre. Ce mec me veut, info certifiée par ma coloc. Mais il ne me plaît pas. Mais ce soir je ne sais pas pourquoi j’ai envie de me laisser tenter. Pour me venger. Parce que je suis persuadée qu’H. a une copine, parce qu’il ne donne pas de nouvelles puis soudain : « pardon je suis très occupé en ce moment », que je veux pouvoir lui balancer dans la figure la prochaine fois « tu sais je vois quelqu’un… » Bientôt… Parce qu’il est à Londres pour le week-end. Que je pensais qu’on allait se voir dès ce soir. Mais qu’il m’a sorti qu’il arrivait à 20h à Waterloo et que ça faisait trop tard pour nous. Nous c’est moi et son pote Hooligan chez qui il squatte. Toute la soirée j’ai attendu un appel, un sms pour savoir où on se retrouve demain pour aller au resto… Appel qui n’est pas venu évidemment. J’ai eu un coup au cœur avant de me mettre au lit en voyant un message sur mon répondeur. Fausse alerte, un bruit de fond, juste mon coloc qui m’a appelé de sa poche… Il est 23h30 donc et je suis en train de sombrer quand mon portable se met à vibrer. Envie de ne pas répondre, envie de le détester, mais je ne peux pas résister. « Salut, demain mon pote bosse toute la journée donc si tu veux on peut passer l’après-midi tous les deux et le soir on ira au resto. » Bon ok…
5 mai, 15h et des poussières. Je le vois arrêté de l’autre côté du passage piéton me faisant des grands signes. On part en direction d’un pub quelconque, assis l’un en face de l’autre, on boit, une pinte, deux pintes, trois pintes, les regards se font de plus en plus insistants et les phrases sont pleines de sous-entendus. Il est 16h30 et nous sommes officiellement bourrés… Il passe un coup de fil au Hooligan pour lui donner rendez-vous à Brick Lane pour dîner. Pour cette soirée il me faut mon appareil numérique. Qui est chez moi. Il faut donc qu’on aille chez moi. On arrive, bonjour rapide à mes colocs, on monte, il me faut mon appareil, un autre sac, changer de chaussures… Il s’est allongé sur mon lit et il attend que je le rejoigne. Je ne me fais pas prier. Je lui caresse le visage, il m’enlace, il m’embrasse, je croyais qu’il ne faisait pas de bisous… « Si, quand c’est vraiment important, j’en fais » D’un coup j’ai une réponse à une grosse partie de mes questions, même si au fond je sais très bien qu’il n’a pas changé d’avis. Ce qu’il confirmera après : « Ca va toi ? Toi à Londres, moi à Paris, rien de sérieux ? Ca va ?» Je n’ai pas vraiment le choix… Mais cette fois au moins il ne refusera pas les câlins, au contraire… On retrouve le Hooligan pour aller au resto, H. lui annonce cash qu’il dort avec moi ce soir. On est tous les trois crevés et affamés, on mange indien puis on finit dans un pub, les deux mecs sont à fond et passent en revue tous les chants de supporters de leur répertoire, je suis morte de rire. On rentre vers minuit, le Hooligan prend son bus, nous un taxi, on va se coucher, je m’endors dans ses bras…
Réveil avec des câlins et des bisous, j’ai droit à toute la tendresse que je n’avais pas eu à Paris… Les mecs vont voir un match de foot de seconde division, on doit se retrouver vers 17h pour les résultats, moi je fais un peu de ménage puis je me prépare à aller voter… Pour le premier tour, je suis arrivée vers midi et demi au bureau de vote et j’ai fait la queue une heure. Cette fois je pars à 15h, ça devrait être plus long, je compte avoir fini à 17h et rejoindre directement les gars. Evidemment cette fois tout le monde est venu voter en matinée, il n’y a personne et en 10 mn tout est réglé… J’appelle les mecs mais pas de réponse, je vais faire un tour au Victoria & Albert Museum, H. finit par m’appeler et repousser le rendez-vous à 18h… Je suis énervée, il n’en a rien à foutre de passer plus de temps avec moi, cette soirée va être pourrie, j’imagine le pub plein de Sarkozystes et les résultats puants, devoir dire au revoir à H. comme ça sans craquer…. A 18h pile je suis à la station de métro, à 18h05 il m’appelle pour dire qu’ils arrivent dans 20mn, à 18h45 ils finissent par se pointer… J’ai la rage et une énorme boule au ventre, je parle à peine, je réponds très sèchement, c’est ça ou éclater en sanglots… Et je vois sur son visage qu’il se sent très mal…
On arrive au pub. Tout est blindé, tout le monde est debout, ambiance match de foot, tous en bleu évidemment… Il reste deux minutes avant les résultats. Les nanas avec les grosses lunettes Gucci, les mecs en petit polo ou chemise et pull autour du cou, tout le monde hurle le décompte. H. passe son bras autour de mon épaule, je me blottis dans ses bras : « on reste pas là, s’il te plait, s’il te plait, s’il te plait, on s’en va, j’ai envie de vomir, j’ai envie de tous leur cracher à la gueule, je t’en prie, je t’en supplie, ils me dégoûtent tous , s’il te plait, s’il te plait ». 3, 2, 1, la gueule de l’autre enculé s’affiche sur l’écran, je m’effondre. Il m’emmène dehors, me serre dans ses bras, me réconforte comme il peut, je me souviens juste d’une phrase parmi d’autres « tu rencontreras d’autres garçons ». Il tient à me ramener dans le pub, le Hooligan a commandé des bières, je refuse catégoriquement… Dehors un fils à papa qui n’a jamais dû avoir à compter sur une bourse étudiante ou allocation chômage pour survivre me regarde d’un air narquois. Un autre gueule dans son téléphone « Allô Arthuuur, c’est la folie ici, attends, t’imagines, on doit être 90% pour Sarkoeuh, c’est énormeuh, la France est sauvéeuh »… Je m’éloigne un peu, je vais faire un tour dans les rues pendant que H. est retourné chercher le Hooligan, j’essaie de me calmer. Je pars à la rencontre des mecs, ils marchent vers moi, H. a l’air atterré, le Hooligan a le visage baissé et secoue la tête j’ai l’impression qu’il rit. Ils s’approchent, le Hooligan me dépasse, il est en larmes en fait : « J’ai honte, j’ai honte, putain j’ai honte d’être français… ». H. a l’air complètement désemparé, il nous regarde l’air inquiet, s’excuse : « je suis désolé, je suis le pire dans l’histoire, pour moi un con ou une conne c’est du pareil au même, je ressens rien du tout… ».
On s’installe dans un pub, sans télé, sans Français, sans personne. Le Hooligan et moi pleurons à tour de rôle, H. vient s’asseoir près de moi, m’embrasse dans les cheveux, essaie de nous réconforter « vous au moins vous êtes à Londres… », Oui mais rien à foutre… La tête entre les mains, il finit par craquer lui aussi de nous voir si mal… J’essaie de le consoler à mon tour, je me sens coupable qu’il soit dans cet état à cause de nous. On part manger un morceau, mon ex coloc a laissé ses merdes de fan Manchester United à la maison, je refile tout à H. qui est aux anges, il a déjà un super décapsuleur qui chante des chants de supporters, donc il offre le deuxième à son pote. « Tiens, tu vois, quand je te dis que cette meuf, elle déchire ! » Son pote part aux chiottes. H. est assis en face de moi, il a les larmes aux yeux « Demain dans l’Eurostar je vais être vraiment mal » « Pourquoi… ? » «Vous voir dans cet état, je pensais pas que c’était si important pour toi, au début je croyais que tu pleurais à cause de moi… » Là je suis bien obligée d’avouer que c’était un peu des deux « T’as pas le droit d’être triste à cause de moi, tu peux être triste à cause de Sarko, mais tu peux pas être triste à cause de moi… » Je n’ai pas grand chose à répondre à ça, je dis rien, j’ai ma main sur sa joue et je plonge mon regard dans le sien, il tremble et il est au bord de craquer à nouveau… Son pote revient, ils reprennent leur concours de chants de supporters, je suis claquée mais refuse de le(s) laisser avant le dernier métro… On file terminer la soirée dans un pub, on se pose à une table, les mecs font les cons une fois de plus, le Hooligan part pisser (encore). H. se tourne vers moi pour « un dernier bisou », il m’embrasse, je lui fais remarquer que je n’avais rien demandé «oui mais je suis sûr que t’en voulais un » Il amorce un geste que j’interprète comme une tentative de câlin, je me rapproche mais fais un faux mouvement et renverse mon verre de bière sur la table. Je viens sans doute de gâcher la dernière occasion de lui demander ce qu’il attend vraiment de moi… Le Hooligan revient, c’est l’heure de quitter le bar. On repart au métro, les mecs me font la bise « bon bah salut » et s’en vont sans se retourner…
Le dernier métro s’arrête à Earls Court, une dizaine de stations de chez moi… Je cherche l’arrêt de bus en pleurant, j’explique la situation politique française à un Australien bourré. Je change de bus à Trafalgar Square au milieu des gens qui rentrent de soirées. J’arrive chez moi une heure plus tard, mes draps ne sont pas secs, j’en ai une seule paire, donc histoire de couronner le tout, je dors à même le matelas. Demain est férié mais ce sera sûrement pas la fête…